Extra
sur Emmanuelle.net ! Une conversation par e-mail au printemps 2005 avec Christophe
Chavdia. Suite à notre petit échange, ce fidèle admirateur du professeur Choron
vient de remettre en ligne le seul et unique site consacré à son éminence, http://choron.tk/: un hommage très
précieux au prof, qui flottait dans le cimetière des sites web ces dernières
années.
- Christophe,
bonjour et enchanté. J'ai retrouvé ta trace en prenant la machine à remonter le
web (archive.org) et en déterrant le site
entièrement consacré au professeur Choron dans les années 90, et souvent
mentionné comme le site officiel du prof. Le site annonce pudiquement :
"Merci à Christophe Chavdia pour son aide" mais apparemment, tu étais
entièrement aux manettes... Vrai ?
- Bonjour
Emmanuelle et merci. Tu n'as rien à envier aux plus grands détectives privés. Mais
en fait nous sommes deux à devoir plaider coupables. Philippe Mougin, le
webmaster en chef, et moi même, son fidèle assistant : même ici nos deux
voix ne se séparent pas. L'idée de créer un site dédié au prof nous est venue
naturellement. Dès le lycée nos conversations tournaient souvent autour du prof
et d'Hara-Kiri.
Je me souviens des fiches bricolage que nous épinglions dans la chambrée de
l'internat. Nous allions même jusqu'à jouer lesdites fiches pour instruire la
galerie : nous y avons rencontré une grande incompréhension. Quelques années
plus tard, fin 1995, alors que la France commençait timidement à se connecter
au net, il nous apparaissait impensable qu'aucune page ne lui soit consacrée.
Nous avons donc rassemblé en dilettantes (c'est à dire en passionnés) le peu de
temps et de moyens dont nous disposions pour présenter au mieux la cohérence et
les diverses facettes du personnage que nous trouvions trop caricaturalement
présenté dans l'espace public, voire absent. Le but premier était de faire un
site amusant mais également "informatif", à l'image pédago-rigolo du
prof en somme, sans écrire sa biographie (ce dont Choron s'était lui-même
chargé fin 93 dans Vous
me croirez si vous voulez), sans intellectualisation stupide et sans
mettre en ligne tous nos documents puisque l'espace dont nous disposions chez
notre hébergeur gratuit (Geocities, acheté par Yahoo depuis) était très
restreint.
- Ce, avec ou
sans le concours du prof (même contre quelques bouteilles de champagne) ?
- Pas du tout en ce
qui concerne le contenu mais nous avons reçu son accord écrit pour la publication
du site, ce qui n'est déjà pas si mal, non ? Il me paraissait évident qu'il
nous fallait son autorisation immorale. Le 11 juin 96, Choron avait donné un
concert à Strasbourg avec le groupe nancéien "Tes baisers ont le goût de
la mort". Strasbourgeois d'adoption, je suis donc venu avec ma bouteille
de Möet et Chandon et lui ai demandé son autorisation. Il m'a dit :
"Prends un verre de blanc et donne moi un papier p'tit con" . Par la
suite, je me suis permis de l'appeler une fois pour lui dire que le site était
en ligne et était relativement populaire. Même s'il était totalement
indifférent au net et que ça lui en touchait une sans remuer l'autre, il était
content de savoir qu'il polluait également l'espace virtuel. Malheureusement,
même s'il nous est arrivé de passer une ou deux fois par la rue des trois
portes, nous n'avons jamais osé lui demander d'apports significatifs pour le
site.
- Comment as-tu
fait pour rassembler ces trésors ? La légende prétend que tu aurais écrit la
plupart du site en une ou deux nuits à la Bibliothèque de France...
- Emmanuelle, tu es
décidément redoutable... Au fil des ans nous avions réuni pas mal de documents
écrits, dessinés, musicaux ou vidéos ; certains glanés directement auprès du
prof. De plus, comme tout petit con décérébré, j'ai fait des études qui sont
devenues des recherches universitaires. J'avais et ai un prof assez classe - M.
Baud - devenu mon patient directeur de thèse : lecteur d'Hara-Kiri depuis 1962,
il en citait les membres dans ses cours d'histoire et de philosophie du droit !
J'étais donc en terrain conquis. Comme par hasard, mes recherches sur la
censure m'ont conduit à traiter Hara-Kiri... Tu peux imaginer l'immense bonheur
que j'ai eu à lire toutes les diverses revues Hara-Kiri depuis 1960 à la Bibliothèque
Nationale de France et à assister à l'émergence du personnage imaginaire devenu
chair du professeur Choron, de son vrai nom Georget Bernier ! Je riais à m'en
éclater le bide et étais stupéfait par l'intelligence et la férocité de leurs
attaques "bêtes et méchantes" contre tout ce qui constitue les
mythes, les divers opiums, les institutions et les faux-semblants du
"réseau répressif" de la société française, choses devenues
impensables à l'époque de ma lecture ! Bref, échaudé, alors que je squattais
chez mon webmaster, j'écrivis en une nuit de décembre 95 la majeure partie
informative du site, ce qui restait relativement sommaire vu la richesse du
bonhomme. Voilà tout. Mon ami se chargea du reste, la mise en ligne,
l'iconographie générale, les montages, les sons etc. ; le plus gros du boulot
donc... Je regrette seulement de ne pas avoir pu en faire plus, notamment de ne
pas avoir interrogé le prof à propos de ses délirants démêlés avec ce qu'on
peut appeler la censure, mais il en a abondamment parlé dans son
autobiographie.
- Pourquoi le
site a t'il été soudain relégué dans un musée en ligne ? Peut-on espérer le
réactiver ?
- Comme on le dit dans ces cas-là, nos
occupations respectives et les aléas de l'existence nous ont amené à ne plus
pouvoir nous y consacrer, et le site a été effacé faute de mise à jour courant
2003 (Merci Yahoo !) Par contre, du fait du choc que nous a fait son décès,
d'"hommages" souvent douteux et grâce à toi, nous (enfin Philippe le
webmaster) l'avons remis en ligne il y a quelques jours dans son format
originel à l'adresse http://choron.tk En
attendant de le remettre totalement à neuf. Guettez-y les nouveautés qui ne
devraient plus tarder maintenant mais soyez patients car tel un suppositoire,
mes docs et recherches ont été récemment englouti par mon disque dur, ce qui
n’est pas le cas de mon camarade...
- Deux mois
après, le professeur a t'il reçu selon toi, les hommages qu'il méritait ?
Dommage que par
définition tout hommage vienne trop tard... Spécialement lorsque ces hommages
se font verdicts. On en parle deux jours et après hop dans le trou ! Bien sûr,
la télé n'en a parlé que par de courtes séquences dignes de bêtisiers, par
scandales digérables restés dans une prétendue mémoire collective (à
l’exception d’un documentaire de Canal Plus). La presse traditionnelle a fait
sa nécrologie traditionnelle, avec des pincettes. Ne reste que ses proches en
esprit et les anciens d'Hara-Kiri, spécialement Delfeil de Ton,
Vuillemin, Cavanna, Nabe et Berroyer qui en ont parlé avec coeur.
Alors que c'était un unique îlot de résistance, une grenade dégoupillée, loin
de ces comiques officiels châtrés, sacrés bouffons du roi et singeant l'esprit
"Hara-Kiri". Pour moi Choron est un moderne Diogène (le philosophe
cynique grec) incarnant à l'extrême, et joyeusement, une tendance de l'esprit
falsifiant et sabotant toutes les valeurs admises, niant toutes les conventions
et le sacré qui font tourner une société afin de rendre plus docile ses
membres. Un hors la loi et un emmerdeur quoi, le tout en se marrant ! C'est
pourquoi Choron est folklorisé, donc rendu inoffensif. Merde, même Raffarin, le
sinistre premier ministre français, y est allé de sa larme de crocodile !
Choron aurait bien ri, lui l'irrécupérable : après tout on lui rend la monnaie
de sa pièce, non ? Et se faire rendre hommage par ceux qu'il a combattu toute
son existence est un plaisir coupable. Alors, de quel côté est l'obscénité ?
Yann Kerninon en a bien parlé dans un beau papier dans Libération, "L'homme
qui ricane encore dans le cimetière" : "Le professeur Choron
était un gentleman déguisé en salaud. Il a passé sa vie à rire avec talent
d'une société de salauds déguisés en gentlemen : notre société".
Sais-tu que Choron
est mort pauvre ? Ces dernières années, après avoir perdu par procès la
paternité de "Charlie Hebdo", il vivait essentiellement de "La
mouise", journal vendu par colportage en réponse aux tristes journaux
vendus par les S.D.F., lui l'éditeur d'"Hara-Kiri", de
"Charlie-Hebdo", de "Charlie mensuel' (qui a révolutionné la
bande dessinée adulte en France) et de "La gueule ouverte" (premier
grand journal écologiste - le seul ?). Et surtout, particularité de la loi
française sur la presse, en tant que gérant de société il devait seul éponger à
vie les énormes dettes de "Hara-Kiri" (procès perdus etc.). Ne
rêvons pas, si l'équivalent d"Hara-Kiri" paraissait maintenant, il
croulerait sous les attaques.
Le rire de Choron
n'a pas fini de résonner. A nous d'y aider. Et de nous marrer jusqu'au bout,
jusqu'au désespoir, à en crever la gueule ouverte ! Champagne !
Merci à toi
Emmanuelle !
Merci
infiniment !
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